L’art roman, un style entre unité et diversité

La notion d’art roman naît au XIXe siècle, dans l’esprit d’antiquaires normands, afin de caractériser l’architecture des XIe-XIIe siècles, jusque là incluse dans l’art gothique, mais dont le style se démarque très nettement des édifices de la fin du Moyen Age.

Clocher de l'abbaye de Cluny

Clocher de l’abbaye de Cluny

Les auteurs de cette formule font un parallèle entre l’art et les langues : comme les langues romanes sont issues du latin, l’architecture dite « romane » serait issue de l’architecture romaine. L’art roman est en effet un style à part entière, lointain héritier de la Rome antique, qui possède une unité propre malgré les grandes diversités régionales. En général, l’architecture romane se reconnaît à ses nefs voûtées, à ses arcs en plein cintre et à son allure plutôt trapue, mais la réalité des choses est beaucoup plus complexe et aucun de ces éléments ne s’impose systématiquement.

Les conditions de la création

Autour de l’an mil, l’Occident se couvre « d’un blanc manteau d’églises », comme le rapporte Raoul Glaber. Mais quels sont les circonstances d’une telle floraison ? Après la chute de l’Empire carolingien, la Chrétienté occidentale est divisée en plusieurs Etats dont les principaux sont le royaume de France et l’Empire germanique. Leurs territoires sont eux-mêmes divisés en de multiples seigneuries.

Le principal facteur d’unité est l’Eglise. A la suite des grandes réformes monastiques du Xe siècle, elle devient toute puissante. Son influence sur les populations et la vie politique est de plus en plus importante et les monastères sont les foyers du renouveau intellectuel. A cela s’ajoute une importante politique de construction d’abbayes, de cathédrales et d’églises paroissiales. L’art roman est essentiellement religieux. De plus, la Chrétienté est en forte progression et les pèlerinages connaissent un succès sans précédent. Enfin, à partir de 1095, la première croisade lance de nombreux Chrétiens sur les routes de la Terre Sainte. Face à ce brassage de populations et au nouveaux contacts établis, l’art ne pouvait que s’enrichir de nouvelles formes. Les influences qui concourent à la formation de l’art roman sont diverses et créent un mouvement très varié : influences romaines, byzantines, islamiques, celtiques.

Le premier art roman

Les premières manifestations d’un nouvel art voient le jour dans plusieurs régions de l’Occident, dans la première moitié du XIe siècle. Tout d’abord, dans les régions méridionales, entre Italie et Catalogne, s’élabore une première architecture romane. Elle est reconnaissable aux murs en petit appareil rustique et décorés d’arcatures dites « bandes lombardes ». Généralement, les édifices sont voûtés comme Saint-Michel de Cuxa (Catalogne). En même temps, l’Empire connaît une architecture originale dont le décor n’est pas sans rappeler l’art méridional mais les églises sont charpentées et de grande ampleur, à la différence des églises méditerranéennes. La magnificence impériale l’impose, comme dans l’abbatiale Saint-Michel de Hildesheim (1010-1035) ou dans la cathédrale de Spire (1030-1061). Cette architecture ottonienne, directement issue de l’art carolingien, en conserve les massifs occidentaux. Une région semble avoir fait la synthèse entre l’architecture méridionale et l’architecture ottonienne : la Bourgogne, avec l’église Saint-Philibert de Tournus qui associe une construction méridionale, à petites pierres équarries et décor de bandes lombardes, avec un vaste massif occidental. Cette abbatiale possède aussi l’un des premiers chevets à déambulatoire et chapelles rayonnantes, appelé à un brillant avenir, en raison de l’essor du culte des reliques. Non loin de Tournus, l’abbatiale Cluny II (950-963) propose une autre solution en créant le plan « bénédictin », avec des chapelles orientées ouvertes sur le chœur et le transept. Ce schéma est repris dans l’abbatiale normande de Bernay (1015-1050). Partout en Occident, les cryptes se multiplient, pour les même raisons, mais là aussi la diversité est de mise : rotonde à Saint-Bénigne de Dijon, chapelles rayonnantes à la cathédrale de Clermont-Ferrand.

Vue intérieure, depuis le choeur, de l'abbatiale de Saint-Savin-sur-Gartempe

Vue intérieure, depuis le choeur, de l’abbatiale de Saint-Savin-sur-Gartempe

Une sculpture monumentale naît dès le début du XIe siècle, principalement en Roussillon, avec le linteau de Saint-Génis-des-Fontaines (vers 1019). Mais les premiers essais sont encore très tributaires de la sculpture mobilière. La sculpture romane connaît ses premiers succès dans le décor des chapiteaux mais les spécialistes se heurtent à des problèmes de chronologie. Les chapiteaux du clocher-porche de Saint-Benoît-sur-Loire datent-ils de 1026 ? Cette hypothèse semble difficile à soutenir. De leur côté, la sculpture mobilière et l’orfèvrerie sont très en avance. Il suffit, pour s’en rendre compte d’admirer les vantaux de bronze de la porte de Saint-Michel de Hildesheim (vers 1015) où la composition et le mouvement des personnages sont d’une rare réussite. La peinture est, elle aussi, fort bien représentée en cette première moitié du XIe siècle. Selon les régions, elle se manifeste dans les livres ou sur les murs des églises. Ainsi, l’Italie connaît quelques exemples de peinture murale à Saint-Vincent de Galliano et au baptistère de Novare. L’enluminure est plutôt une spécialité des régions septentrionales, comme les îles britanniques et l’Empire. Peu à peu, ces expériences variées vont connaître une diffusion dans tout l’Occident, grâce à l’essor monastique et au développement des pèlerinages. Ainsi, le long des voies vers Compostelle, Rome et Jérusalem, et au fur et à mesure de la construction de nouveaux monastères, les modèles architecturaux se propagent.

Un art régional ?

Unité et diversité sont les deux mots qui caractérisent le mieux l’art roman : unité car toute la Chrétienté latine poursuit les mêmes objectifs plastiques ; diversité car les différences entre les édifices interdisent toute étude globale. Traditionnellement, l’art roman est étudié selon des régions regroupant certains critères architecturaux et se superposant aux anciennes divisions médiévales : l’Aquitaine, la Normandie et l’Angleterre, la Bourgogne, les terres d’Empire et les régions méditerranéennes. A côtés de ces régions, certains spécialistes parlent d’une architecture des routes de Saint-Jacques de Compostelle. Qu’en est-il réellement de ces découpages et de ces regroupements ?

La maturité de l’art roman

Le XIe siècle réussit à mettre en place les bases d’un nouvel art, connu surtout pour son architecture mais dont les plus grandes réussites se trouvent dans l’orfèvrerie et la peinture. En un demi-siècle, les architectes romans atteignent une parfaite maîtrise technique et certaines constructions atteignent une qualité exceptionnelle, témoins de l’extraordinaire activité créatrice de l’époque.

En terre d’Empire, la continuité avec l’architecture ottonienne est évidente. Les édifices évoluent peu et le legs du passé a toujours autant d’importance aux yeux des constructeurs. Ils conçoivent des églises de grande ampleur, généralement charpentées. Pourtant, la cathédrale de Spire est voûtée entre 1081 et 1106.

L’Italie produit elle aussi une architecture romane originale qui puise ses références soit dans l’art paléochrétien, soit dans l’art byzantin. Les églises y sont rarement voûtées ou alors couvertes de coupoles, comme à Saint-Marc de Venise. La cathédrale de Pise, édifice profondément original, a beaucoup marqué l’architecture italienne du XIIe siècle et son décor d’arcatures se retrouve à Parme et à Lucques.

La cathédrale Saint-Etienne de Cahors

La cathédrale Saint-Etienne de Cahors

De son côté, la Bourgogne fait preuve d’une formidable capacité de synthèse et d’une grande audace, dans des édifices majeurs comme Saint-Lazare d’Autun, la Madeleine de Vézelay et surtout dans l’abbatiale Cluny III (1090-1130). Ces trois monuments sont voûtés et d’une ampleur extraordinaire : Cluny III reste l’église la plus vaste de la Chrétienté jusqu’à la reconstruction de Saint-Pierre de Rome à partir de 1506. Le duché d’Aquitaine voit deux partis architecturaux dominer sa création : l’église-halle ayant trois nefs de même hauteur, comme à Saint-Savin-sur-Gartempe ; l’église à files de coupoles, en référence à l’Orient, à Cahors, Souillac, Fontevraud, qui donne ensuite le gothique Plantagenêt. L’Aquitaine exerce son influence sur l’architecture des royaumes chrétiens d’Espagne, grâce au pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. D’ailleurs, certains caractères se retrouvent le long de ces routes : tribunes, chevets à déambulatoire et chapelles rayonnantes, circulation continue autour de l’édifice. Ces éléments sont liés à la présence de pèlerins mais doit-on en faire un groupe architectural propre ? Cela semble exclu en raison des nombreuses divergences entre les édifices. Au nord, la Normandie produit de vastes édifices voûtés, caractérisés par des façades à deux tours, comme à Jumièges et à Saint-Etienne de Caen. En 1066, ce type d’édifice passe la Manche. Les cathédrales d’Ely et Durham en sont des chefs-d’œuvre.

Eglise Notre-Dame-la-Grande - Poitiers

Eglise Notre-Dame-la-Grande – Poitiers

Parallèlement, les églises développent des programmes iconographiques sculptés. Certaines régions sont privilégiées : le Languedoc et la Gascogne dont le cloître de Moissac est une manifestation des plus réussies ; la Bourgogne produit de magnifiques chapiteaux et tympans sculptés, notamment à Vézelay et Autun ; le Poitou et la Saintonge sont marqués par des façades entièrement couvertes de sculptures. La peinture n’est pas en reste car l’époque romane est grande productrice de peintures murales mais beaucoup ont disparu. Saint-Savin-sur-Gartempe conserve encore la majorité de son programme. Le vitrail commence à se développer. Enfin, l’enluminure, l’orfèvrerie et la sculpture mobilière du bronze font partie des grands modes de production artistiques romans.

L’art roman de la seconde moitié du XIIe siècle

La seconde moitié du XIIe siècle est marquée par le développement de l’art gothique mais les premières manifestations de cet art sont très localisées autour de l’Ile-de-France. Partout ailleurs, l’art roman domine la création. Pourtant, de nouvelles formes viennent l’enrichir. Ainsi, une architecture cistercienne naît en Bourgogne, autour de 1140, sous l’impulsion de Bernard de Clairvaux. En accord profond avec l’esprit austère de l’ordre cistercien, cette nouvelle architecture, encore romane, gagne une grande partie de l’Europe. Très vite, pourtant elle assimile les innovations techniques et devient ainsi l’un des moyens de diffusion de l’art gothique, notamment en Espagne. En même temps, une forte influence antiquisante s’exerce sur des édifices romans des régions méditerranéennes : Saint Trophime d’Arles, Saint-Gilles du Gard, qui font renaître la façade triomphale et les formes antiques. Dans le même esprit, un art antiquisant voit le jour dans les régions du nord de l’Europe autour de 1200 mais il touche assez peu l’art monumental. Il s’agit avant tout d’un style d’orfèvres et de peintres qui tient autant de l’art gothique que de l’art roman.

L’Allemagne et l’Italie restent longtemps réfractaires à la diffusion de l’art gothique et il ne s’y implante jamais réellement. La cathédrale de Cologne et l’église Saint-François d’Assise en sont des exemples assez rares et encore sont-ils très démarqués du gothique français. Ainsi, dans ces régions mais aussi dans les coins reculés, l’art roman reste un art vivant jusqu’à la fin du Moyen Age.

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